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LUMIÈRES DU SUD… — 2/4 

(cahier du photographe)

mercredi 25 janvier 2017, par Lionel Marchetti

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LUMIÈRES DU SUD…
(cahier du photographe)

83 poèmes…
 
…en suivant
83 photographies de Robert Frank
toutes tirées de son livre
 
LES AMÉRICAINS
THE AMERICANS

1958, 1985, 1993 pour les photographies de Robert Frank
& Delpire Éditeur, 2009

N.b. le titre de chaque poème de Lionel Marchetti correspond à la légende de chaque photographie originale de Robert Frank ; l’ordre chronologique du livre est respecté ; lorsqu’une photographie est par contre ici absente — une cinquantaine de photographies sont reproduites sur les 83 de l’édition originale — il sera possible de s’en référer directement à l’édition Delpire de 2009 et, dans tous les cas, le titre du poème correspondra à la légende de l’image comme il est noté dans la table des légendes située en fin d’ouvrage.

(Avec l’aimable autorisation des éditions © Delpire éditeur)

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…en 1955, Robert Frank obtient une bourse de la fondation Guggenheim.
Il parcourt les États-Unis avec son Leica, pendant deux ans, au volant d’une voiture achetée d’occasion, parfois avec sa femme et ses enfants.
Il prend des milliers de photographies.
Il choisira 83 images pour composer son livre Les Américains...

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LUMIÈRES DU SUD…
(cahier du photographe)

2011- 2016

SECONDE SÉRIE - 2/4
poèmes (& photographies) 23 à 40

« À Robert Frank je passe le message : quels yeux ! »
Jacques Kerouac

« Pourquoi fais-tu toutes ces images ?
Parce que je suis vivant.
 »
Robert Frank

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

23 — (54) GEORGETOWN, SOUTH CAROLINA

Le plus grand des mystères

Être en vie et en avoir conscience

Un vent souffle
continûment
depuis l’aube du monde
et c’est ainsi qu’il nous fait
et nous défait

Voici la chance qu’il s’agit de saisir
et d’apprécier
et de porter au plus haut

(Un grand vent souffle depuis l’aube du monde
il nous fait
et il nous défait).

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

24 — (56) LAS VEGAS, NEVADA

La lumière du sud me cherche
elle sait
que j’évite d’affronter le réel

La lumière du sud
que nos anciens appelaient l’alliée
(je n’ai d’ailleurs jamais su pourquoi)
tourbillonne dans les parages

Mais quelle est donc cette boule noire
dans ma gorge
qui pèse
et m’empêche de respirer ?

Et je reste là
silencieux
idiot certainement

Aux alentours, ce ne sont que des cris et des plaintes inutiles

De temps à autre
pourtant
c’est un fait
quelque chose m’appelle

Puis
de nouveau
l’amertume s’installe

J’ai en mémoire ce vieil homme qui vivait près de la maison des parents

Enfant
lorsque je jouais sur le parvis
il me fixait sans relâche depuis sa petite chaise pliante

L’œil limpide, translucide

Il n’avait pas peur

Un jour
je l’ai observé retourner au village
fier, face au soleil

Avec cette démarche haute du vieillard qui sait qu’il a vécu
et qui sait qu’il est bien vivant

Certainement avait-il raison.


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

25 — (58) MIAMI BEACH

Mon visage a été rongé, lentement

Parce que j’aime quand je n’aime pas et que je suis incapable d’aimer
lorsque j’aime

J’ai cru
à une période de ma vie
que le souffle était en moi

À vrai dire je me suis menti à moi-même

Une nuit
j’ai vu — ai-je rêvé ? —
l’ennemi du vivant

Il me souriait

Pourquoi ne me suis-je pas détourné de cette gueule infecte où fourmillait la vermine ?

Celle à qui je tiens la main, aujourd’hui encore, malgré toutes ces années
je la connais à peine

Je crois qu’elle ne vaut pas plus que moi

Allons-nous continuer longtemps comme cela ?

Je pense, souvent
à cette phrase que nous déclamait l’oncle Albert à chaque réunion de famille

À l’heure qu’il est — mais il est déjà trop tard —
j’ose à peine la comprendre :

Arrêtez le mensonge
Ce que vous n’aimez-pas, ne le faites pas ; vous êtes nus devant le Ciel
ce que vous cachez, ce qui est voilé
tout sera découvert.
 [1]

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

26 — (60) BUTTE, MONTANA

Nous avions trouvé, pour pas grand-chose
cette petite chambre haute donnant sur l’arrière-pays noirâtre
et les collines rognées

La pluie, incessante
depuis plusieurs jours ne lavait rien

Une terre boueuse
tournoyant sans cesse
emplissait la route d’une matière sombre et dangereuse

Chaque époque
pour celle ou celui qui la regarde avec un peu de distance
inspire ou expire

Comme un poumon

Je me demande, chaque matin
à observer cette industrie grandissante et déjà vieille
s’il sera possible
à partir de ça
de survivre ?

Les Hommes sont étranges

Un jour, ils cherchent la lumière et veulent, à tout prix
fuir cette chape qui les retient
(elle semble agir comme une épine savamment enfoncée : ne fait-elle pas, d’ailleurs
méticuleusement son office ?)
le lendemain, les voici qui jouissent à se rouler dans le pus et l’ordure

Il pleut

La grisaille est partout

Mais j’aime cette grisaille.


°°° °°° °°°

27 — (62) 23d STREET, NEW YORK CITY

Un building de papier —

The Farm
Paris Life
Down Beat
Record
Yacht
Forbes
Scientific America
Whisp
ART
Home
True
Sports
Auto Motor
Antiques
Man’s
SAFARI
Official Detective
Star
Police
Theatre art
Hollywood
Years
For Men
TAN
Silver Screen
U.S. News
News Week
Western
Space
Amazing
Fantastic
Science
Bazaar Seventeen
Modern bride
Building Manual
Fate
Companion
Official Crosward
Mode
Moderne Bride
Chic

&
See.


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

28 — (64) LOS ANGELES

J’ai été choisi par je ne sais qui pour quelques billets
(il faut bien vivre)

Qui crois-tu que je suis — un imbécile que l’on oblige ?

C’est vrai
de ma vie passée il ne reste pas grand-chose
et je me demande ce que me réserve mon avenir

J’ai en moi une rancœur

Je ne sais pas quoi en faire

Pourquoi la lucidité sur ma condition s’est-elle formulée si tard
et trop tard ?

Chaque jour, dans le quartier, je distribue les journaux pour quelques pièces
et, de temps à autre, face à la devanture des grands magasins
j’aperçois un vieillard

Sans se douter qu’il s’agit de moi

Mes enfants m’ont quitté depuis longtemps

Ma femme ? Je ne sais plus —

Il y a une chose, en tout cas, que j’ai apprise
au fil de toutes ces années à errer dans les rues

C’est un insecte accroché à ma veste qui me l’a soufflé :

Nu je suis sorti du sein de ma mère et nu je retournerai là-bas. [2]

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

29 — (66) GALLUP, NEW MEXICO

Pourquoi, dites-moi
suis-je toujours tapi dans l’ombre à faire le dur
(soi-disant impitoyable et insensible) — main dans la main, pourtant
avec la peur ?

D’ailleurs : ne l’ai-je pas trop ignorée ?

Quelle est cette nécessité fausse avec laquelle je suis contraint de négocier
et qui me force, sans cesse
à sécréter l’inutile ?

À l’âge de la maturité il est temps de dire ce que l’on pense

Voici la vérité : je n’ai fait que reproduire ce que l’on m’avait inculqué
intimement persuadé d’être sur le bonne voie

Je me suis trompé, oui ! Je me suis trompé

Si je reste ici
dans ce saloon miteux
alors que dehors mes bêtes restent sans protection
si je reste ici, oubliant que le Rio Grande chante en toutes saisons
oubliant les Apaches, les Pueblos et les Navajos montant à cru dans la haute forêt des peupliers
c’est que j’essaye de me défaire, définitivement
— tâche impossible —
de cet alcool de whiskey qui coule dans mes veines depuis trop longtemps

(Oui, depuis trop longtemps)

Comme une infernale ombre double.


°°° °°° °°°

30 — (68) U.S.30, NEBRASKA

Je voulais simplement glisser, dans cette boîte aux lettres
une enveloppe contenant un manuscrit

Augmenté de quelques images en regard

(J’imagine, aujourd’hui encore, un inconnu les regarder, en solitaire ou en famille)

Je n’espérais rien en échange.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

31 — (70) ELKO, NEVADA

Le vice exécute sagement sa danse

Une étrange chorégraphie —

Magnifiquement parée (c’est une femme)
elle dirige les ébats

Souriante

Puis elle nous endort

Jusqu’à ce que nous soyons sans substance.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

32 — (72) U.S. 91, IDAHO

Encore un mauvais coup !

Cavale en direction de l’ouest...

Quelque chose nous attend, c’est certain

S’agit-il vraiment de fuir
ou plutôt d’être pris, jusqu’au bout, par cette force qui sans cesse gonfle nos veines ?

Nous sommes jeunes

Nous avons nos envies

Les anciens sont partis, l’espace semble libre

Tant pis pour les erreurs passées puisque finalement nous avons gagné —

Quoi, au juste ?

(Il y a une arme dans la boite à gants et, s’il le faut, on saura s’en servir.)


°°° °°° °°°

33 — (74) St. PETERSBURG, FLORIDA

Certains
quel que soit leur âge
conservent intacte leur flamme

Quand à ces autres, beaucoup plus nombreux et depuis longtemps muselés
ils attendent — ad vitam aeternam

Parfois (est-ce la destinée, est-ce le hasard ?)
un autre type de flamme, méconnaissable
pour ne pas dire déguisée
survient, inattendue
enfermée pour toujours dans une carlingue démente invisible à leurs yeux

Et elle file, menaçante, juste au-dessus de leur tête

Vivons-nous pour être vieux ?

Étions-nous, jeunes
déjà vieux ?

Nous ne sommes que des morts
et notre âme
depuis longtemps
s’est détruite en silence.

°°° °°° °°°

34 — (76) LONG BEACH, CALIFORNIA

Nous offrons beaucoup à la divinité métallique
(nous offrons trop)

Vie
et
mort
agglutinées
dans la vitesse
et jusque sous la ferraille

Le choc —

Un peu de repos et malgré tout nous repartirons

Pour de plus grands territoires.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

35 — (78) U.S. 66, ARIZONA

Le sol
que nous croyions gelé
distribue un peu de chaleur

Le sol grisâtre

Le sol, notre corps
notre Père

Il neige

L’hiver s’annonce avec ses habituelles bourrasques glaciales

Le vent est là —

Et nous voici seuls, encore une fois, immobiles et transis

Sans poser de questions.


°°° °°° °°°

36 — (80) U.S. 285, NEW MEXICO

Nous étions là
disponibles
face à cette lumière trop vive
depuis des jours à errer
au volant d’une vieille Ford Fairlane pour unique solitude

Nous étions prêts
à cet instant
sans trop savoir pourquoi
à recevoir ce qui
du ciel
plus qu’une formule était un don

Nous étions là, nous étions prêts

Nous avions vu

Et nous en avions conscience.

°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

37 — (82) DETROIT

Comment rester soi-même
et ne pas se laisser prendre par le filet des concessions qui elles seules
—  illusions véritables —
nous obligent ?

J’ai grandi à la ferme
dans une petite cabane de rondins

Nous étions proches des champs
de la forêt
et de la poissonneuse Nolin Creek près de Hodgenville
dans le comté de Hardin

Nous avons ensuite rejoint l’Indiana

J’ai étudié tout seul (je me suis fait moi-même)
sillonnant la campagne
toujours un livre à la main
un millier de pensées en tête

Adolescent
je parcourais facilement plusieurs miles
afin d’aller me procurer un ouvrage chez les voisins ou, parfois
à la bibliothèque du village

C’est à cette époque que j’ai découvert les fables d’Ésope

Lui seul parlait mieux que les autres :

Quelle que soit ta facilité à te justifier je ne t’en mangerai pas moins...

Rapidement, à mon tour
j’ai choisi de m’exprimer à voix haute
pour défendre ce que je croyais être juste

Je connais, désormais, la difficulté d’une telle entreprise

La vie est brève
et l’étude (qui ne m’a jamais abandonné
et que j’ai toujours considérée comme une faculté naturelle)
est une évidente nécessité que je défend
tant au regard de ma vie publique que privée

Main dans la main avec les hommes, les femmes
—  toutes et tous — et sur le terrain

J’ai fait ce que j’ai voulu et ce que j’imaginais être le mieux

J’ai obtenu ce que j’aimais
du moins je le croyais

Je ne me suis associé à aucun malfaiteur
(ils sont légions dans nos contrées)

Je ne me suis pas renié

Je me suis longtemps opéré moi-même
(ne sommes-nous pas tous des Hommes libres ?)
pour m’inventer une véritable relation au monde et obtenir plus de clarté

Certains expliquent mon chemin de vie comme une ascension au forceps
alors que je n’ai jamais eu de telle façon
ni aucune mauvaise idée derrière la tête

J’ai plutôt suivi, intuitivement, ma propre voie

Et c’est avec un grand sourire
aujourd’hui apaisé mais épuisé par ces longues années que je cite
de mémoire
ces paroles d’un vieux sage chinois que j’aurais aimé croiser plus tôt —

— quel dommage qu’un imbécile de Sudiste
alors que j’étais dans ma plus grande vigueur
m’ait tendu un piège et tiré une balle dans la tête à bout portant
en ce jour du 14 avril 1865 — Dieu ait son âme !

Ceux qui cultivent le tao
ne cultivent pas le devoir et la justice sociale
mais développent d’abord leurs qualités propres

Car celui qui voit les autres sans se voir soi-même
celui qui entend les autres sans s’entendre lui-même,
perd la clarté de sa vision et devient quelqu’un d’autre
que lui-même.
 [3]

°°° °°° °°°

38 — (84) Mc CLELLANVILLE, SOUTH CAROLINA

(cahier du photographe)

Je suis venu
pendant de nombreuses années
m’asseoir devant ce miroir pour en découdre avec le temps

Face à face avec moi-même
(un certain état de moi-même)
j’ai appris, petit à petit, ce que seul le miroir sait

Il n’y a pas de passé

Il n’y a pas de futur

Seul compte le présent

À l’instant du souffle qui expire, à l’instant du souffle qui inspire

La pointe de cette vigueur
petite, minuscule
mais essentielle
(si l’on accepte de s’y laisser glisser
ce qui sous-entend abandonner tout un pan de soi-même)
nous ouvre à ce que certains nomment la joie

Pour ma part je me contente de dire : ici et maintenant

Celle ou celui qui sait vivre, simplement, une telle expérience
éprouve
de la sorte
tant son corps que le temps en entier
et le monde qui l’entoure

Il en tire les conséquences
et, surtout, abandonne le fatras de son petit théâtre pour rejoindre la réalité

Pleine, vive
et sans cesse renouvelée.

°°° °°° °°°

39 — (86) VENICE WEST : CALIFORNIA

La confusion est partout

À mon tour de parler — à vrai dire, je commence tout juste à m’exprimer
bien que je sois déjà vieux

Chaque jour est une question

Certains trouvent le pain à portée de main
(n’existe-t-il pas une force hasardeuse qui fraye en tout sens
et, soudainement
choisit celle ou celui qui tiendra la barre ?)

D’autres sont nés pour la mort et je les plains

J’appartiens, m’a-t-on dit, à une lignée d’esprits intermédiaires

J’ai choisi, quoi qu’il en soit, une vie de théâtre dans le théâtre

Oui, c’est un choix

Mais cela ne concerne que la première moitié de ma vie

J’ai réalisé une œuvre déjà trop longue
plutôt complexe
je l’admets
mais la voici accomplie
et bel et bien réalisée

Est-ce valable ou pas ?

Ils décideront

Avec ce fardeau
qui me rend léger
je m’adresse au présent
au passé
au futur
puisque aujourd’hui est déjà demain

Et je respire

Dans la plénitude de l’instant —

La confusion est partout

Lorsque l’on porte la clarté sur sa main
bien peu sont prêts à l’apprécier ni n’osent la regarder en face

De peur de s’enflammer. 


°°° °°° °°°

Robert Frank - © Delpire éditeur

40 — (88) NEWBURGH, NEW YORK

Ton regard : une flèche empoisonnée

L’animal est touché — est-ce un serpent ?

Est-ce une corde ? [4]

—  — — —
Fin de la seconde série (2/4)

P.-S.

UNE photographie — UN poème / © Lionel Marchetti (2016) & toutes les photographies : Robert Frank - © Delpire éditeur

Notes

[1Jésus, in L’Évangile de Thomas, Logion 6, trad. Jean-Yves Leloup, éd. Albin Michel, 1995, p. 63

[2JOB, trad. de Pierre Alferi et Jean-Pierre Prévost, éd. Folio, 2004

[3Tchouang Tseu, in Aphorismes et paraboles, trad. Marc de Smedt, éd. Albin Michel, 2005, p. 71

[4Cf. Patañjali, Yoga-Sûtras, trad. Françoise Mazet, éd. Albin Michel Spiritualités vivantes - 1991

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