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LES FLEURS TOMBENT — 1 

DANS LA MONTAGNE…

lundi 20 juin 2016, par Lionel Marchetti

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LIVRE 1 : DANS LA MONTAGNE… — « Les fleurs tombent » est le premier recueil de poèmes de Lionel Marchetti. Resté inédit jusqu’à ce jour, l’ensemble, constitué de plus d’une centaine de poèmes, est tiré de son journal (période 1991/1999).

Trois grands mouvements : parcours sinueux le long des routes entre torrents Alpins, chemins de rocailles, forêts et hauts plateaux orageux jusqu’à s’approcher des glaciers… … marche lente et attentive en sillonnant les campagnes, aux abords des rivières et de quelques fleuves boueux pour se retrouver face à face avec l’océan et finalement, en une longue descente, après quelques intuitions éclairantes et autres pensées plus abstraites, de retour sur l’asphalte, la route, nous traversons d’improbables espaces industriels, des ports, les docks (où frayent de gigantesques tankers rouillés) jusqu’à une plongée au sein de quelques bars de nuit et autres lieux étrangement peuplés.

Quelque chose de l’ordre d’une mystique sauvage prend corps au travers de ces pérégrinations diverses. Nous voici au contact du monde, au contact du dehors, au plus proche d’une sensation pleine, souvent lumineuse, emportés par la pluie et les orages en une subtile géographie des intempéries, des saisons, mais où l’on se confronte également, en toute lucidité — et ce sera essentiellement le fait de la troisième partie où l’on suit le poète musicien en tournée, ici et là, en France et à travers l’Europe — à la réalité crue et parfois violente du monde des Hommes.

« Les fleurs tombent » est à considérer comme un journal du réel — une dérive — écrit par un musicien, compositeur de musique concrète. Il nous offre ici une autre face de son travail — la partition en mots de ses musiques ? — que l’on pourrait signer de l’adage de l’un des ses auteurs de référence Kenneth White : « Ni le moi, ni le mot, mais le monde. » (in Le Poète cosmographe).

° ° °

LES FLEURS TOMBENT

« Le chemin vers le haut et le bas est un et le même. »
Kostas Axelos

« Tout ce que je porte attaché en moi, se trouve libre quelque part. »
Antonio Porchia

« Même si nous le déplorons, les fleurs tombent et les mauvaises herbes poussent. »
Dôgen Zenji

© - Bruno Roche

LIVRE 1 —
DANS LA MONTAGNE...

« En montagne, dans la nuit profonde, je suis face à une lampe minuscule. »
Ikkyû

1. CLOCHARD

Brumes longues, nocturne infini, avancée tâtonnante

J’accorde toute mon attention à l’étude
(il ne s’agit pas d’obsession)

Seulement cette nécessité vive d’accéder à une forme simple, pure et sans mystère

Logique dénuée de signes

Racines aux prises avec le vide

Ce lieu où —

2. VIGILANCE

Soleil émerge des Alpes
vent matinal de l’esprit
incandescence unique
déjà disparue, déjà jaunie

Au sol, une ligne de pierres

Sur le mur un énorme lézard

Plus haut : l’envol d’un couple de canards sauvages

Profiter de l’instant à l’instant

Chaque instant — totalité

Seul avec moi-même
(un certain moi-même dégagé de moi-même)
je me faufile entre les herbes

Paysage, panorama, orientation

Apprendre le moi c’est oublier le moi

Tout un chapelet de pensées s’effondre.

3. DÉPART

Partons ce soir pour les montagnes
malgré la fatigue et le froid

S’élever avec son corps
dépasser crêtes et nuages
trouver l’horizon blanc

Peut-être un choc

Au refuge :
masses noires s’accumulent
roche, neige et gel

L’esprit — claire lumière

Évite de t’arrêter à mi-chemin.

4. SUR LE VENTOUX

Je repense à Pétrarque
son ascension

Ce que je fuis surtout, c’est moi-même
c’est ma pensée qui parfois m’entraîne
et me fait tournoyer à sa suite

Dans un rapport franc avec la montagne

Nature, air
espace

Torrents de lumière

Rencontre décisive

Conversion.

5. COL DES LACS NOIRS (2223m)

Long sentier sur les crêtes
imposante montagne noire, à l’est

S’écoulent trois glaciers d’argent

Je regarde

Masse froide, acide, piquante
enfoncée jusque dans la chair de mes joues

Une force, depuis les lointains, reluit
de cette lèvre quelque chose apparaît
un voile gras se détache

Un pan entier —

Dans la peur du chaos qui se joue devant mes yeux

Mon crâne roule
en un choc

Une pierre

Du givre

Seul.

6. GLACIER DE TRÉ-LA-TÊTE (2364m)

Ce matin, réveillé vers cinq heures

Couleurs métalliques et vertes
lumière, force
tournoiement de l’esprit projeté
psychisme, sécrétion
lente humeur animale

Soudain sonore

Aurore en montagne

Intelligence.

7. POÉSIE NÉGATIVE

« Quand tu es dans la merde, fais-toi du thé. »
Kenneth White

Je regarde l’ouest

Horizon sauvage
bleu noir
ciel sans nuages

Une planète jaunâtre scintille
(dernière énergie reflétée)
suis dans la merde
n’ai pas de thé

Je voudrais marcher sur un sol hivernal
sentir mon poids appuyer la surface
laisser fuir ce corps dans les éclats de glace

Et me retrouver

Comme dans la montagne
sur un sentier
qui aboutît soudain à un abîme

Alors, enfin, respirer.

8. LES SOURCES

J’aimerais vivre en aurore
marcher des heures et des heures entières
lentement — à l’affût —
et mes pensées, nourries d’eau, de lumière et de feu
seraient folles de cette densité silencieuse.

9. REFUGE DE L’AIGLE (3450m)

À-pics gigantesques où plongent de longues parois lisses et verticales

Chaos, enchevêtrements, pierriers
dévorant, par en dessous
ce terrible massif d’aiguilles acérées qui toutes, perforent le ciel
minutieusement

Haute altitude, air sec, limpide

...névé du glacier du Bec, arête rocheuse du Pic de l’Homme, glacier du Tabuchet...

L’horizon — un voile qui lentement se soulève
bientôt devenu or, jaune-orangé
et tout à coup : rouge-sang.

10. SUR LES HAUTEURS

Cascade de la Balme

Neige brutale
espace définitivement recouvert
gel et cisailles
réseaux

Ça et là des flocons s’agglomèrent
s’étoilent
me guident sur les hauteurs

Je respire l’air des lointains
me demandant pourquoi, encore et toujours
le noir massacre agit-il au fond de moi.

11. MASSIF DES DENTS BLANCHES

Ici
en montagne
la lumière attaque les roches

— lame d’eau vive.

12. AU REFUGE, PENSANT À IKKYÛ

Minuit, dehors

Il commence à neiger

Tonnerre
éclairs bleutés

Je lève les yeux

Millier, millions de particules cristallines

Je suis seul
libre
avec le froid

Le désert.

13. POSTURE EN MONTAGNE

L’esprit déposé dans la main gauche
(il n’y a plus d’esprit)

Corps frais

État normal

Vie de tous les jours

Connais-tu vraiment cela ?

14. LECTURE DE SHITAO

« Il faut, dans une âpreté fruste, rechercher une image fragmentaire ;
mais ceci ne peut s’exprimer avec des mots.
 »
Shitao

Deux amis sous la Lune

Longue marche parmi les brumes
gouttes de rosée à chaque branche
perdus au centre du tableau comme en une fournaise

Or, air
espace
joie tempétueuse
panique

Tourbillon d’éléments

Lecture

Sens.

15. MÉTÉO

Arrivée au ciel d’une improbable masse nuageuse

Brutalité verticale de l’atmosphère

Le regard s’élève —

Multiplication des perspectives

Vue gigantesque

Ascension.

16. COL DE LA CROIX DU BONHOMME (2266m)

Aucune idée, aucune
(ni quoi que ce soit à atteindre)

À l’écoute de ce torrent, dans la vallée, qui rogne les pierres

Méticuleusement.

17. SUITE (1)

1.

Vercors

Chemin des falaises

Une araignée
couleurs stridentes
zébrée
bouffe dans sa toile une sauterelle rouge sang.

2.

Col des Saisies

Tout éclair
(est-ce l’immensité qui de la sorte s’affirme ?)
est un complexe de forces mêlées
émergeant
précisément et justement
depuis les lignes du monde.

3.

Marche d’hiver

Retour sous la neige
foudre bleutée

Ciel intact

La montagne flamboie.

18. CRÈTE DES GÎTTES

« Un moment d’absence — un homme mort. »
Yantou Quanhuo

À l’horizon — un glacier.

19. DANS LA MONTAGNE

Pour Adèle

Quelques gouttes de pluie sur les montagnes blanches

Le lac est bordé de falaises d’où s’écoulent d’innombrables sources

Avec ma fille, baignade dans l’eau laiteuse
(nous ramassons des branches)

Encore une fois je pense à Han Shan

De lui-même l’esprit
capte la lumière

Dans la saillie du silence
le savoir naît

Contemple le vide
il est plus tranquille encore

— un poème.

20. AXIOME

Un poème ne cache rien
descend du cœur vers le cœur
remonte à l’à-pic des falaises
rejoint le ciel
devient nuage
constellation
fraîcheur évidente.

21. CARNET 17

J’ai vu la façade des montagnes changer de couleur

Les distances abolies

La pointe du stylo est un signe incrusté sur la roche

Cycle infini
tempête de la phrase
idée du tout
ou du rien

Et me voici
jeune homme presque homme
harcelé de questions

...?

...?

...?

Matsuo Bashô

Ce corps destiné
à tomber ainsi que fleurs.

22. L’HIVER

Cette année, le froid, une surprise
(impossible de sortir ainsi)

Cycle des saisons à même le corps

Encore et toujours ballotté par les phénomènes

Bientôt mes os seront blancs

Plus personne pour se faire comprendre

Ma vision :

Chute continuelle
espace en entier
sourire de la poussière.

23. VERSANT EST (AUTOBIOGRAPHIE)

Ce moment où les mots
enlisés dans la loi du perpétuel renaissant
ralentissent, s’agglutinent, se figent...
...puis, subitement
se retrouvent projetés au-delà du nécessaire

Disparue, dès lors, toute méfiance
affranchis les sauts du changement

L’espace maintenant que je foule se déplie
mes pas sont des yeux apposés sur la Terre

Corps tout entier en lecture

Contact essentiel

Ici, là, dehors
à l’approche de cette force froide
un oiseau noir fend l’espace.

24. IDÉE D’OUVRAGE

Rien ne s’ajoute
rien ne se soustrait ni ne se répète

Si tu es honnête

Maître Dôgen

Quand l’activité est vaste, le champ est vaste

...errance, montagne, campagnes et cités...

Une faille rougeoie d’elle-même

Vas-y, passe !

25. L’ESPRIT DU SUD

« Ce par quoi tout ce monde est pénétré. »
Bhagavad-Gîtâ

Ravins poudrés

Or bleu

Intensité silencieuse.

26. PLUIE INTIME

Pluie intime

Les fleurs tombent

Vent s’efface

Calme relatif

Finir ainsi
(sans rien dire)

Les heures les plus belles.

27. APRÈS LA MARCHE

Pour Bruno Roche

Chaleur, arbres sauvages
eaux foisonnantes

— le torrent

Découverte d’une pierre.

&

28. NUIT D’ÉTÉ

Nuit d’été sur les hauteurs
le ciel est couvert, le ciel est chargé
des fleurs aux larges pétales poussent en mon esprit
puis, tout à coup, celui-là même disparaît

Insectes, nuages
vent qui glisse sous les pins
l’ouest chargé de brumes

La Pointe Percée gicle dans la lumière

La montagne — une catastrophe

Un corbeau noir
très très noir
se déplace en silence

L’oiseau du nord
ma mythologie

Dans ce paysage je cherche ma nourriture

Les nuages les plus grands
(Stratus et Cumulus)
s’accrochent aux sommets puis se cassent
en éclairs

Une forme bleue apparaît

Esprit pur, illimité

Au plus près de mon cœur
arbres drus gorgés de sève

Et cette longue phrase tournoyante

Diverses sont les lignes de la vie comme sont les chemins
les contours des montagnes

Une immense et profonde vallée
se sépare maintenant des à-pics
retirant au soleil des avalanches de clarté

Rien à dire devant tout ça
si ce n’est profondément respirer
l’esprit calme
l’esprit pacifié, libéré

Au loin
un nouvel orage se prépare

Ceci et cela auquel je ne crois plus

Austérité glacée —

Une masse lourde s’élève puis à nouveau disparaît

Glacier de pierres noires

Odeur fauve de l’été enneigé.


—  — —
(Les fleurs tombent - Livre 1/3 - Dans la montagne… / 1999)

P.-S.

Photographie de Lionel Marchetti par / © Bruno Roche - 1996

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