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Aux vibrations vivantes, à Jean-Paul Curnier 

Hommage

mardi 8 août 2017, par Aliette G. Certhoux


Jean-Paul Curnier est mort le 5 août 2017. Inhumé le 8 août au cimetière d’Arles. Sa disparition serait une catastrophe mais il ne disparaîtra pas. Son œuvre prolifique dit que sa vie posthume en correspondances multiples prendra son temps.



Si l’humour est une substance de la pensée c’est au moment où l’incongruité ne fait pas seulement advenir le rire mais jusqu’à l’altérité en existence. L’humour est un viatique pour visiter les choses et le monde au-delà et les révéler philosophiquement, dans la nécessité collective d’oser partager la singularité jusqu’à sa monstruosité, jusqu’à sa cruauté. Révéler notre arbitraire au monde. Mais pour partager la singularité il faut aussi la produire aux yeux des autres. Cette alchimie du verbe à l’air libre et sa révélation en temps réel chez les autres formaient la principale activité de Jean-Paul Curnier.

J’ai eu à la fois l’honneur et le bonheur jubilatoire de le connaître. J’ai bien senti aussi les coups durs qui pouvaient le frapper mais dont il ne se plaignait pas, les trahisons injustement subies puis heureusement renversées, ses difficultés matérielles quelquefois parce que faire de l’argent n’était pas son savoir de créateur et néanmoins il en fallait pour assumer vie et famille. Lui qui n’arrêtait pas de produire et de travailler sensiblement et intelligiblement, subissant parfois l’épreuve formatrice de la critique aiguisée à louvoyer dans les opportunités alors que jamais il ne se départait de sa propre substance, de sa propre singularité, de sa faculté de donner. Il l’a fait sans perdre sa liberté ni sa générosité, advenant à sa propre spiritualité. Jean-Paul était en outre un trésor pour les autres. C’est lui qui nous a faits découvrir le formidable David Nebreda et aux antipodes Guy-André Lagesse et les synergies des Pas perdus. Et tant de lectures sous un autre regard, inouï.

Lui qui était fragile sauf dans sa détermination alors il se mettait en danger, il prenait des risques. Mais aussi parce qu’il aimait ça ou plutôt il considérait que c’était vivre même, non dans le danger mais dans la joie partagée de vivre.

Puis la perte d’un cher ami commun et le déclin affectif entre amis collatéraux nous a mis à distance l’un de l’autre, parce que nos trajets ne se croisaient plus. Mais je poursuivais de savoir sur lui.

Depuis que nous ne nous voyions plus Jean-Paul a généré une profusion d’objets littéraires et dramaturgiques mais aussi d’essais philosophiques d’exception, tous ressortant en pensées non sur le monde mais en pensée du monde auquel nous vivons.

Cultivé mais détournant toujours ses connaissances dans une dérision enjouée, brillante en prenant soin de ne pas en polir l’éclat, l’a rendu sans nulle autre pareil à faire entendre la critique la plus rigoureuse envers les idées ou envers l’art. L’art contemporain qu’il avait décrypté contre, il en faisait partie malgré lui par l’étrangeté de ses objets oratoires hétérogènes — tout ce qui formait son travail de coopération avec des artistes et des musiciens, et ses propres créations et performances dans les champs transverses de l’essai, où progressivement il développa une œuvre de poésie philosophique, un radicalisme polyphonique pourrait-t-on dire. D’autant plus à distance du monde que dedans, regardé dedans depuis un point de vue où il s’observait pour se juger en train d’agir le mieux possible pour autrui. En une sorte de référence distante de Diogène à Hölderlin dans l’ombre tragique de l’art brut et visionnaire des chamanes, pourtant joyeux, il nous a opposé un miroir dépoli d’aventures intellectuellement et physiquement ressenties, où rien n’a l’air de ce qu’il pourrait en paraître mais paraît en détail et en tout.

Je cite ces deux monstres parce que citer les penseurs et poètes cultes de la postmodernité ne le distinguerait pas de ses amis qui les ont partagés avec lui.

L’ascétisme de son regard sans concession, mais aussi ses provocations lancées comme un défi à soi, à relever dans le modelage du discours et de sa scène, le métamorphosant, et parvenant ainsi à maîtriser chaque fois la création d’espaces différents surgis du clin d’œil des mots... Un voyageur, tant l’exploration de l’idée et des événements dans toutes ses activités, que la distance parcourue sur terre et au-dessus. Jusque dans une île déserte lointaine, dans l’autre hémisphère, manifester avec son ami natif de là un micromonde, et revenir ensemble et installer les traces. Pas de pathétique.

Voici l’arc, où il emmène, où la mort est donnée.

C’est tranché.

Vous n’y échapperez pas.

Riez tout votre soûl car vous allez pleurer. Vous aurez peur de vous-mêmes en vous. Vous vous dépasserez pour apprendre à vous supporter. A supporter votre rire peu généreux et votre angoisse de ne pas savoir ce qui vous attend — mais que vous savez probable. Toute la question est de rendre parlantes les existences merveilleuses que vous découvrirez pour aller jusque là.

Conférence performative magistrale, aux matériaux composites, vaste parcours digressif dans l’espace et les espèces de nos prédations (mais leur prix réciproque est lourd), à laquelle il donna lieu à Marseille, en 2014. Pour patienter en attendant de lire l’ouvrage qui en a résulté plus tard, entendre les incidentes surgies des digressions, voir les arborescences sonores, leurs escaliers. Quand tout ce qui paraît accessoire est ce qui amalgame l’écoute féconde jusqu’à la révélation phénoménale des apparences qui transportent l’échange de l’irréductible différence. Où le néant apparaît comme le seul partage réalisable parce que c’est lui qui nous réalise.

Je ne sais pas si le lièvre peut être un grand Autre selon Lacan. Nous ignorons que nous le frôlons, lui pas.

L’enseignement du lièvre il faut le penser, on ne le voit pas, Jean-Paul Curnier le voit quand il devient lièvre lui-même, comme autrefois les chasseurs en transes dans leurs cérémonies magiques avant la chasse advenaient dans la peau de leurs proies pour ne pas les rater.

Maître discret de la violence souriante des mots qui menacent en sourdine de diviser, mais toujours laissant ressortir intègre, parce que telle est la joie de faire exister ce qui s’invente avec le monde vivant dans le monde vivant pour le rendre étonnant plutôt qu’effrayant.

Il restait discret, même s’il ne se dérobait pas d’être communiqué à juste propos (naviguer sur le web l’apprend). Parce qu’il faut garder les secrets pour qu’ils animent invisiblement ce qui se créé en même temps que cela se pense, conférant à l’essai vivant une énergie critique puissante, indestructible.

Pour beaucoup de lecteurs son œuvre reste à découvrir. Elle est non seulement ciblée depuis un endroit imprévu dans l’environnement qu’elle cerne et qu’à tort nous pensions connaître, ce qui la rend d’autant plus précise que surprenante, et ainsi nommant les choses dans sa propre syntaxe de leur énoncé — ce qui favorise qu’elle soit entendue sans avoir à briser l’internement langagier dans lequel les médias nous placent ni le jargon philosophique, — elle procure à notre intellect un gain de temps fantastique, mais en outre elle advient ainsi frénétiquement, terriblement actuelle (je sais, un mot qu’il a raillé).

Et nous, révélés d’en être, nous nous actualisons avec elle.

Ceci vaut donc pour tout le temps — je veux dire à chaque fois, chaque fois qu’il sera lu ou relu maintenant ou plus tard.

A. G.C.


« Là où l’arc nous emmène » - Conférence de Jean-Paul Curnier au Festival ActOral à Marseille | 11 octobre 2014

http://jeanpaulcurnier.com/




fr.wikipedia « Jean-Paul Curnier »

Mediapart « Jean-Paul Curnier, mort d’un réfractaire »

France Culture « Malaise dans la démocratie »



Le 28 juin 2014, Alain Venstein dans son émission pour France Culture « Du jour au lendemain » MP3 recevait Jean-Paul Curnier pour parler de son livre Prospérités du désastre juste paru aux éditions Lignes, et de Philosopher à l’arc publié en octobre 2013 chez l’éditeur Châtelet-Voltaire. C’est la première version de Philosopher à l’arc, intégrée d’une scénographie visuelle des leurres et du camouflage de l’auteur dans le paysage, créée par la graphiste Marie Herbreteau, qui l’a cosignée. L’ouvrage (forcément plus coûteux que la ré-édition du texte brut aux éditions Lignes en 2016) demeure accessible dans les librairies numériques. Grâce à une animation visuelle dans le site de l’auteur on découvre ainsi la source du déguisement lors de la conférence performative du 11 octobre 2014 au festival ActOral à Marseille.


Jacques Munier, L’essai et la revue du jour (France Culture), le 11 juin 2014, recense le livre de Jean-Paul Curnier Prospérités du désastre (éd. Lignes) MP3.

P.-S.


Jean-Paul Curnier, Philosopher à l’arc, Éditions Lignes, Paris, 16 février 2016.


Ses principaux éditeurs : éditions Lignes, Sens & Tonka, Léo Scheer, Actes Sud, Al Dante.


(sous l’image le lien)


fr.wikipedia « Jean-Paul Curnier »

Mediapart « Jean-Paul Curnier, mort d’un réfractaire »

France Culture « Malaise dans la démocratie »


Actualisé ici de la précédente note et pour informer l’hommage dans criticalsecret où est implémentée la séquence citée :

La date de parution récente aux éditions Lignes du dernier essai écrit par l’auteur, La piraterie dans l’âme : Essai sur la démocratie, force à noter que c’est plus largement mais précisément à la question de la démocratie et du peuple que Jean-Paul Curnier consacra les dernières conférences de sa vie (2015 - 2016). En ces tristes jours ce qui apparaît maintenant comme un bilan en quelque sorte de sa réflexion post-politique continue sur la dilution de la postmodernité dans le monde de l’anthropocène, et que l’approche des Présidentielles américaines puis françaises et leur solde rendit plus actuelle encore, c’est en somme un dernier message confié à tous.
Ce dernier livre ressort comme une thèse émergente, en tant que cinquième et dernier objet du cycle de recherche sur la démocratie, installé par les quatre conférences préalables (déconstructives) qu’il a données pour Bonlieu Scène nationale, à Annecy.
Nous concernant d’autre part, dans une colère toute personnelle et spontanée sur l’attitude des tenants de l’État de droit, forts de l’idéologie européenne envers l’actualité vénézuélienne, sans la citer explicitement afin d’épargner le texte des subjectivités qui auraient désactivé le poids de la critique envers la démocratie, nous étions en train de conclure la rédaction de l’article « La nation éperdue et la démocratie sans fond », étranger aux travaux de Jean-Paul, dont nous ignorions les dernières conférences et n’avions pas connaissance du dernier livre, et plus encore qu’il parvînt au dernier stade de la maladie dont il n’avait pu se remettre.
L’article fut publié dans La Revue des Ressources le même jour que l’hommage consacré « Aux vibrations vivantes, à Jean-Paul Curnier », à la date de l’inhumation de Jean-Paul, à Arles.
Mais ayant appris sa mort depuis le soir du 5 août et ne pouvant réécrire cet article, nous y avions reporté en post-scriptum l’information et une référence des liens de ses derniers travaux, et signalant leur importance — leur pensée nécessaire comme réagit Jacques Munier dans un message envoyé depuis son compte Twitter, à l’annonce de la mort de l"auteur dont il avait recensé deux livres, pour France Culture.
C’est la seule somme contemporaine critique du politique en matière de démocratie, philosophiquement et socialement exhaustive de ce qui la compose et l’entoure, qui existe aujourd’hui. Inclus l’art.

En 2003 (année de tournage du film sorti en 2005), la monstruosité de la démocratie et de ses avatars dont la sociologie et d’autres disciplines des Sciences de l’homme ou encore scientifiques appliquées par exemple à la santé, et bien d’autres choses encore telles qu’elles se révèlent maintenant, étaient déjà annoncées dans le dialogue sur la démocratie auquel se livrait Jean-Paul Curnier dans le film de Jean-Luc Godard Notre musique.
Nous avons enregistré la citation vidéo installée par l’auteur dans son propre site, et l’avons installée à dessein pour sa pertinence posthume, sachant les livres que l’auteur a publiés depuis.
Mais nous renvoyons à la page de son site où il la présente avec un autre film de Godard, Film socialisme, l’autre champ de la démocratie dont Godard exprime — peut-être à l’issue de discussions avec Jean-Paul, qui purent environner les antécédents du tournage dans lequel il ne joue pas — que la réalisation du socialisme par la démocratie c’est la société de la consommation et la fête de la marchandise. Ce que l’on retrouve dans le dernier livre de Jean-Paul.
« Initialement, le film s’appelait Socialisme, mais le titre n’était pas totalement satisfaisant pour Godard. Dans une brochure de présentation du film, le philosophe Jean-Paul Curnier a mal lu et a cru que le film s’intitulait Film Socialisme. Cela a plu à Godard qui a conservé ce titre en considérant que l’ajout du mot « film » permet de « déniaiser » le mot « socialisme ». » (Film Socialsime, fr.wikipédia).

Sur la démocratie moderne et l’hypothèse de sa prédisposition au totalitarisme prêtée à Claude Lefort par l’interlocuteur de Jean-Paul, dans Notre musique, parce que la démocratie « institue le politique en activité et domaine séparés », (ce dont nous ressentons peut-être l’impact sur nos vies dans la globalisation libérale de la démocratie, cooptée ou élue sans mandat révocatoire), Jean-Paul répondait symboliquement en deçà du politique : « Criminel ou victime il n’y a pas d’autre choix ». Et il accompagnait cette assertion en déclarant qu’il était toujours possible pour éviter d’être dénoncé comme criminel d’inventer plus criminel que soi, un monstre, le plus criminel de tous dont on ne serait que la victime. Son dernier livre situe le monstre, le démasque et l’exprime.

Le moment de déconstruire le corps institutionnel des affects sociaux de la vanité est venu. C’est le temps des chamanes. Pas celui de la croyance mais de la connaissance, dans un retour de la pensée radicale des choses à propos de l’événement empirique du monde, à l’invention perpétuelle de nos dialogues à peu près pour séduire l’irréductible altérité.

Penser à l’arc — Philosopher à l’arc : c’est toi qui l’as dit, c’est toi qui l’as fait.

Merci pour tout.

Repose en paix, Jean-Paul Curnier.

A. G.C. (La RdR et criticalsecret)
«  Jean-Paul Curnier est mort/ Jean-Paul Curnier n’est pas mort (Au-delà de la démocratie) »


De la longue interview de Jean-Luc Godard, « ,Jean-Luc Godard en liberté », enregistrée à l’occasion du festival de Cannes en mai 2010, pour le journal en ligne Mediapart, avec Edwy Plenel, Ludovic Lamant et Sylvain Bourmeau, voici l’extrait de la vidéo correspondant au moment où le cinéaste répond sur l’actualité de son film Film Socialisme, quand à propos du titre il évoque la fécondité de ses échanges avec Jean-Paul Curnier :


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