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Albania, Albania ! (V. Epilogue) 

À Aslı Erdoğan, encore enfermée entre les frontières de Turquie

vendredi 25 août 2017, par Tieri Briet

Ne pleure pas sur la Grèce, — quand on croit qu’elle va fléchir,
le couteau contre l’os et la corde au cou,

La voici de nouveau qui s’élance, impétueuse et sauvage,
pour harponner la bête avec le trident du soleil.

Yannis Ritsos, Symphonie du printemps [1]


Albania, Albania ! I. d’Arles à Bari
Albania, Albania ! II. de Durrës à Tirana
Albania, Albania ! III. de Dubrovnik à Sarajevo
Albania, Albania ! IV. De Mostar à Paris

V.


Paris, après les funérailles de Fadwa Souleimane
à Montreuil sous bois, le jeudi 24 août 2017


Je n’ai plus de maison et le camion n’est pas encore à mon nom. Je n’ai que l’écriture, écrire pour essayer de traverser, fragile passage en équilibre entre deux vies. La vie que j’improvise et la mort de Fadwa Souleimane, jeudi 17 août 2017, sombre nouvelle que j’apprends dans le premier journal acheté à Paris, en débarquant du bus de Banja Luka.

Je ne la connaissais pas mais j’avais lu ses poèmes, son histoire de réfugiée, révolutionnaire en exil dans un pays hostile aux Arabes, égérie de la révolution syrienne, engagée contre la guerre qui a détruit Alep, la ville où elle est née.

Quelle vie fait-on ici aux réfugiées qui refusent de se taire et continuent de mener leur combat ? Elle avait publié trois livres de poèmes en français, comédienne là-bas devenue poète au pays de Baudelaire, écrivant pour essayer de traverser. Fragile équilibre entre deux vies. Dans l’exil, elle avait trouvé des alliés, des amitiés véritables et hier, au cimetière de Montreuil, j’ai vu les visages de ses amies, les yeux assombris des amis de Fadwa qui baignaient dans les larmes du deuil.

La révolution que Fadwa Souleimane appelait de toutes ses forces est devenue plus urgente aujourd’hui. Inéluctable en Europe, où nos Etats ont signé des accords à Genève pour que la guerre continue en Syrie.

Dans un poème de son recueil À la pleine lune [2], elle avait écrit

donne tes cahiers de poésie au fleuve
et inscris sur la tombe
je ne fus rien

Et ce matin, j’ai appris qu’une amie de Fadwa était venue de Sète au cimetière de Montreuil, que dans la terre d’exil jetée sur le cercueil elle avait déposé un galet de Méditerranée, une seule pierre qui tenait dans sa main. C’est ce passage par lequel on écrit, et à partir de l’écriture qu’on empêchera le mensonge qui nous brise. Puisque nos démocraties sont devenues le pire des mensonges, nos poèmes doivent devenir ce qu’elle avait tenté d’écrire : contre-mensonges impossibles à défaire.




(Ainsi se referme le carnet de voyage Albania, Albania !)


Albania, Albania ! (V. Épilogue)

- Paris, après les funérailles de Fadwa Souleimane
à Montreuil sous bois, le jeudi 24 août 2017


Albania, Albania ! I. d’Arles à Bari
Albania, Albania ! II. de Durrës à Tirana
Albania, Albania ! III. de Dubrovnik à Sarajevo
Albania, Albania ! IV. De Mostar à Paris


P.-S.


Source Facebook Tieri Briet (texte et iconographie avec l’accord de l’auteur sous son copyright).

L’icône en logo est un autoportrait de Tieri Briet, « Dans le train, entre Sarajevo et Mostar ».

La fiche d’auteur de Tieri Briet dans La RdR :
http://www.larevuedesressources.org/_Tieri-Briet_.html.

Notes

[1Yannis Ritsos, Symphonie du printemps, éd. Bruno Doucey, 2012, coll. En résistance.

[2Fadwa Souleimane, À la pleine lune, avec Nabil El Azan (traducteur), et Brigitte Rémer (préface) ; éd. Le Soupirail (2015).



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